Phinisi : dans le ventre des bateaux indonésiens



Situé au nord de Jakarta, Sunda Kelapa est le plus vieux port de la ville. Alors que la mégapole tourne aujourd’hui le dos à ces vieilles infrastructures au profit d’installations plus récentes, Sunda Kelapa reste un port important pour les échanges entre les différentes îles indonésiennes.

C’est dans le ventre des phinisi, ces bateaux de bois caractéristiques de ce port, que transitent les matières premières destinées aux autres îles de l’archipel. Ciment, métaux, charbon et épices sont chargées du matin au soir par des dockers qui puisent leur courage dans la camaraderie et les cigarettes de mauvaise qualité. Ces travailleurs chétifs enchaînent les aller-retours entre les quais et les cales, reliés par une maigre poutre de bois. Comme des funambules, ils portent le poids des sacs en traversant un pied devant l’autre l’eau stagnante du port. L’essentiel du travail se fait aux aurores et au crépuscule. Lorsque la chaleur devient trop pesante, certains fuient les rayons tranchants du soleil à la faveur d’une sieste réparatrice. De frêles barques calées entre deux vaisseaux servent alors de matelas confortables jusqu’à la fin de l’après-midi. Dans son poste de pilotage baigné d’une relative fraicheur, Rainold prépare sa navigation pour Sumatra. “Nous partirons demain matin. Il nous reste un peu plus de douze heures pour finaliser le chargement”.


Alignés en épis, les vaisseaux attendent leur cargaison du soir et profitent de rénovations de fortune avant de rejoindre Sumatra, Bornéo ou les Célèbes. Bambang, le dos détruit par des décennies de manutention, se concentre aujourd’hui sur une réparation rustique et minutieuse de la coque d’un navire. “Porter des sacs toute la journée, ce n’est plus pour moi. Aujourd’hui, je suis plus utile à réparer, peindre ou nettoyer”. Comme beaucoup de travailleurs à Sunda Kelapa, Bambang a toujours travaillé ici. Quand il n’est pas en mer, il use les quais du port. “Tous mes amis sont ici. Ce coin c’est toute ma vie”. Et comme beaucoup de travailleurs du port, il vit dans les baraquements à quelques centaines de mètres du port. “Je ne vais jamais à Jakarta, ma vie ce sont les ports et le pont de ce bateau. Que veux-tu que j’aille faire dans cette ville de fou”.

Construits au XIXe siècle, les phinisi arboraient jusqu’à la moitié du XXe siècle de grandes voiles sombres. Aujourd’hui, de gigantesques moteurs ont pris place dans les cales. Même s’ils ont toujours fière allure avec leur énorme proue qui veille sur les quais, le poids des décennies se fait lourdement sentir et les rénovations sont de plus en plus compliquées. Les dockers, la peau craquelée par le soleil, semblent vieillir au même rythme que leur bateau.

Antoine Béguier